Document sans nom
patrickbays.ch
Si les people parlent de leur cancer, pourquoi pas moi ?
Document sans nom

PremiÈre sÉance de radiothÉrapie

8 décembre 2010

Nous sommes, Lena et moi, dans la salle d’attente de l’appareil de tomothérapie. Je sors de la première cure de chimio et j’avoue être tout à la fois soulagé qu’elle soit terminée et anxieux des effets secondaires du produit que l’on m’a injecté, le cisplatine. On l’appelle aussi "cis-diaminedichloroplatine(II) (CDDP)", mais va savoir pourquoi, je préfère "cisplatine". Les deux portes des cabines de déshabillage me font face. Sur ma gauche, le guichet des opérateurs est fermé.

Soudain il s’ouvre, une technicienne m’appelle:

- "Monsieur Bays ?

- Oui, c'est moi.

- Si vous voulez bien entrer dans l’une des cabines s’il vous plait !"

Cette fois on y est ! Je vais entrer dans la danse et entamer une série de 33 séances de radiothérapie. Je me tourne vers Lena, elle m'encourage d'un sourire et je me lève. Je traverse la cabine qui est encore libre pour rejoindre Mathilda (je lis son nom sur son badge) qui m’attend de l’autre côté; elle m’invite à m'asseoir pour m'expliquer le protocole des séances.

- "Avez-vous déjà des questions à me poser ? 

- Oui, est-ce que vous avez bien mon dossier et pas celui d’un autre patient et est-ce que vous savez quelle zone doit être irradiée ?"

Elle sursaute, hoquète et je la sens qui s’énerve sur sa chaise comme si je lui avais annoncé vouloir faire zig-zig pan-pan avec elle, là, maintenant, tout de suite.

- "Monsieur ! Si je ne connaissais pas correctement mon travail je ne serais pas ici !"

Oulàààh ! Que ne lui ai-je pas demandé ! Ses yeux lancent des éclairs et je lui explique qu’un mélange de dossiers dans la procédure peut tout à fait arriver, que l'erreur est humaine, bla-bli-bla-bla... Ce que je ne lui dis pas c'est que, au fond de moi, je redoute une mauvaise manipulation de l'appareil.

Mais, elle ne m'écoute pas; tout dans son langage corporel indique qu’elle est prête à me filer une baffe pour mon impertinence vis-à-vis d’un représentant du corps médical.

- "Non Monsieur ! Je vous le garantis, aucun doute n’est possible !"

Oui bon d'accord, j'ai compris on va pas la refaire hein ! Je m’écrase, car je ne veux pas froisser une technicienne qui va sans doute me suivre pendant près de deux mois. Autant rester en bons termes avec elle.

Tout en essayant de se calmer, elle m’explique le modus operandi: une fois que l’on m’a appelé, je dois entrer en cabine de déshabillage, enlever le haut, attendre que l’on vienne me chercher, et à ce moment seulement je peux aller dans la salle de traitement.

- "Si tout est clair, je vous laisse retourner en cabine et vous préparer."

Soit. Je reviens sur mes pas, je m’enferme dans la minuscule pièce, j’enlève mon t-shirt, je contemple mes kilos surnuméraires avec un soupir de désespoir et j’attends qu’on m’appelle.

- "Monsieur Bays ? Si vous voulez bien me suivre en salle maintenant s’il vous plaît."

Je la suis, je m’assieds sur la table de traitement et j’attends. Pendant ce temps, une autre technicienne ouvre et ferme toutes les armoires. Visiblement elle cherche quelque chose, mais quoi ? Mathilda revient et m’annonce que l’on est à la recherche de mon masque, moulé il y a une quinzaine de jours.

Mais de quoi s'agit-il au juste ?

Un masque est composé d'un mélange de plastique, de polystyrène et de chais pas quoi et à vrai dire, je m’en fous… Il a été moulé sur le visage du patient et épouse parfaitement toutes ses courbes. C'est un masque de contention dont la fonction est de bloquer la tête sur la table pour éviter qu’elle ne bouge pendant l'irradiation. Évidemment, chaque patient a son propre masque.

Et le mien est introuvable ! Joie !

Les deux techniciennes ont fait deux fois le tour du service, ont été voir également dans l’autre salle de traitement, dans le labo de préparation, bref, à peu près partout. Leur supérieure est également de la partie. On m’invite finalement à me rhabiller et à rejoindre Lena

Toute l’équipe revient benoîtement nous expliquer à tour de rôle que mon masque est introuvable. Ça, on l'avait compris, merci ! Nous commençons à nous énerver, Lena et moi, car ça fait plus d’une heure que nous attendons et que nous entendons pour la énième fois les mêmes commentaires. On nous éloigne discrètement des autres patients, sans doute par crainte de les angoisser ou à cause du petit scandale que nous commençons à créer. Quoi ? Ce temple de la médecine, capable de telles erreurs au département de radio-oncologie ?

Quelqu’un parle d'"organisation" et je le corrige en disant que ce mot ne fait pas partie du vocabulaire de l'endroit.

Entre temps la technicienne responsable revient. Un médecin l'accompagne:

- "Asseyez-vous Monsieur Bays, je vais vous expliquer et nous allons discuter…"

Apparemment on cherche à m’impressionner ou à me calmer avec la présence de l’un des représentants de l’autorité suprême de ces lieux: un médecin, un docteur, avec sa blouse blanche dont la poche de poitrine déborde de stylos en tous genres, le badge rouge identifiant sa fonction, bien visible. Il porte plusieurs dossiers sous son bras et son mobile se met à sonner dans sa poche. L’archétype de l’homme sérieux, efficace, professionnel, motivé, impliqué dans son travail et surbooké.

Mais qui est très jeune. Et qui sent encore l'encre de son diplôme. Et qui se retrouve avec un patient de l'âge de son père, très énervé, sur les bras.

À sa vue, je sature et j’explose:

- "Discuter de quoi ? Je crois avoir compris la nature du problème, c’est inutile de me l’expliquer pour la 15ème fois, merci ! Ce que je veux savoir c’est quelle est la procédure la plus rapide pour faire un nouveau masque et commencer le traitement de radio. c'est tout ! J'ai déjà eu droit à la chimio et son efficacité est plus grande si la séance de radio est faite tout de suite après.

- On peut refaire un masque demain et il sera prêt pour vendredi.

- Non, ça c’est exclu ! Tout mon traitement est déjà planifié, c’est hors de question !

- Le problème c’est que la salle de préparation est fermée et qu’il faut préchauffer les appareils. Nous sommes en fin de journée et…

- Et bien rallumez les appareils, faites-le !"

La responsable du labo s’éloigne au pas de charge et revient annoncer quelques instants plus tard que la salle de préparation a été relancée. Du personnel a été réquisitionné alors qu'il partait et je suis attendu pour le moulage d’un nouveau masque. Lena s’en va car elle a un rendez-vous. Elle reviendra me chercher le lendemain matin.

Le médecin se lance dans une nouvelle tentative d’explication, mais je l’interromps brusquement en hurlant la phrase idiote que jamais je n’aurais osé sortir, souvenir d’un collègue de travail qui a eu une période de petit chef: "JE NE VEUX PAS D’EXPLICATIONS, JE VEUX DES RÉSULTATS !". Par chance, ils ne me voient pas sourire quand je hurle ça, car je me dirige vers la salle de prépa', et je marche devant eux.

Comme précédemment, on m’enferme dans une minuscule pièce afin que je puisse me changer et surtout leur foutre la paix j'imagine… Et j’attends. La porte s'ouvre et je suis invité à mouler mon nouveau masque.

Peu après, je retourne en salle de radiothérapie pour la première irradiation. Lors de cette séance, je serai irradié selon les calculs faits avec la disposition du premier masque. Des calculs de positionnement de ma tumeur compte tenu du nouveau masque seront faits pendant la nuit.

Une fois que je suis allongé, une technicienne me pose le masque qui me plaque la tête sur la table. Impossible de bouger ! Par chance le matériau est assez souple, c'est supportable. L'appareil est paramétré, puis les techniciennes sortent.

Ils reviennent quelques minutes plus tard pour effectuer des réglages fins, m'annoncent que la séance de rayonnement va commencer et sortent.

Et c'est parti ! Zoupla !

Lors de l’irradiation, je suis surpris, je ne ressens rien: pas de sensation de chaleur, de picotement, de brûlure ou de quoi que ce soit. Elle s'accompagne d'un bruit répétitif, identique à celui que ferait un appareil photo très bruyant en mode rafale, une sorte de "chtacatacatac" rapide.

Lorsque je sors de l'endroit, la cheffe technicienne m’esquisse une première tentative d’explication à propos de mon masque: un autre Patrick Bays se serait fait traiter dans la même zone que moi et son traitement a été terminé la semaine dernière. L’employé Toto a vu un masque Patrick Bays et l’a jeté et l’employé Titi aura fait de même avec le masque de l’autre Patrick Bays.

Mais oui bien sûr... Quelques jours plus tard, de retour chez moi, j’appelle mes homonymes. Tu penses bien qu'aucun des deux ne s’est fait traiter par radiothérapie…

Un professeur associé au médecin chef vient même s’excuser du couac et minimiser les erreurs possibles de cette séance:

- "Vous savez, les écarts par rapports aux calculs faits pour votre masque sont minimes et cette irradiation n’est que le 1/33ème du traitement."

Mouais…

Finalement, plus que dubitatif et épuisé, je retourne dans ma chambre où m’attend l’infirmière, vaguement inquiète: l’une des particularités du traitement de chimio par cisplatine est qu’il entraîne une forte toxicité des reins. Les patients doivent beaucoup s’hydrater.

Et moi, ça fait presque deux heures que je n’ai rien bu…

 
  Document sans nom